Hoppa !
le 07/03/2010 à 20h42
Comme chaque année depuis 4 ans, j?assiste début février aux Mena Cristal Awards, les Oscars libanais de la pub au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. La plupart des participants, arrivant de l?ensemble des pays de la région, débarquent en général à Faraya pour skier pendant les quatre jours du festival, et pour tenter de repartir avec un maximum de récompenses si possible. Moi, j?y vais pour couvrir l?événement et y représenter ma boîte, mais aussi parce que les débats y sont ? de façon variable ? intéressants et que l?on y découvre des pubs improbables.
Chaque année, les agences basées au Liban et à Dubaï raflent la mise mais cette dernière édition a crée la surprise.
C?est en effet une série de pubs égyptiennes pour la chaîne cinéma Melody Aflam qui a remporté le grand prix, sous les bravos de toute l?assistance, ce qui mérite d?être souligné dans une industrie où tout le monde déteste tout le monde ou presque.
Cette victoire m?a paru d?autant plus touchante ? et c?est pour ça que je vous en parle ? que ces films sont non seulement rigolos pour les arabophones (et bien sûr les Egyptiens en premier lieu) et les non-arabophones, mais qu?ils démontrent un sens de l?autodérision assez rare dans la région, puisant dans la culture locale avec recul et tendresse. En gros, le cinéma populaire égyptien est peut-être à la ramasse aux yeux des Occidentaux, avec ses producteurs qui s?extasient pour quelques milliers de VHS vendues et ses scénarii pourris, mais qu?est-ce qu?ils l?aiment quand même. Les deux acteurs principaux sont d?ailleurs devenus de véritables stars en Egypte et plus personne ne dira «Oustaz» de la même manière. Voici pourquoi:
ou encore:
Mais mon préféré reste celui-ci:
Sinon, une pub libanaise s?est particulièrement distinguée, l?excellente «Stop the suffering» de Leo Burnett, ou comment vendre un shampoing sans montrer une bonne femme en train de brosser sensuellement sa chevelure scintillante sous un éclairage qu?aucune d?entre nous (nous, les femmes appartenant au commun des mortels) ne peut s?offrir à la maison. Découvrez plutôt:
Allez, on s?en remet une petit dernière, juste pour le plaisir. La préférée de Oustaz David:
Berlin Beyrouth Basta
le 04/03/2010 à 18h21
Oh, comme elle me semble loin ma jeunesse dorée. Le visage taillé à la serpe de mon baron allemand s'est estompé, pore après pore, année après année... Je l'aimais, il m'adorait. Je me contentais d'être belle comme une Aphrodite des temps modernes. Lui prenait soin de moi, me sortait tous les dimanches comme une putain des années folles. Le soir, je l'accompagnais dans les restaurants les plus chics de Berlin-Ouest. J'étais sa favorite. Peut-être parce que j'étais unique en mon genre, comme il disait, que j'étais une excentrique, une originale, ce que l'on appelait vulgairement une «manuelle». Mais c'est pour ça que mon baron me vénérait.
C'était il y a si longtemps maintenant. La vie nous a séparés sans crier gare. J'ai toujours gardé au fond de mon c?ur ce regret ténu. Celui d'avoir été trahie pour une autre que moi. Plus belle, plus jeune. Plus blonde, moi la brune que tout le monde prenait pour une Ibère avec mes atours naturels noirs de jais. Forcément. Il aimait tant parler de moi à ses amis en m'appelant par mon simple nom.
Il m'arrive souvent de regarder cette vie comme dans un rétroviseur. Mais aujourd'hui, je suis laide, fripée. Mes articulations grincent de partout. Les tatouages nationalistes en haut de mes fesses, moi la fière Allemande, sont devenus bien ridicules avec le temps. Cela ne semble pourtant pas déranger Farid. C'est lui qui s'occupe de moi depuis que j'ai dû fuir l'Allemagne, un beau jour de 1973, sur un paquebot qui n'avait rien du Normandie. Depuis, finies les crèmes pour ma peau et les caresses au savon doux. Mes rides se sont creusées. Farid n'a pas les moyens de m'entretenir comme le faisait si bien le baron Dietmar Von Benz. Je ne lui en veux pas, je vois bien qu'il fait tout ce qu'il peut pour qu'on ne manque de rien. Cela va bientôt faire 40 ans qu'il me chérit avec son c?ur de malheureux, avec ce sentiment que je suis trop belle pour lui. Je sais aussi qu'il se sentira à jamais redevable de ce jour de juin en plein milieu de la guerre où, sous le feu de la mitraille, c'est moi qui l'ai protégé. J'ai pris une balle à sa place. J'en garde la cicatrice, là, sur la hanche gauche. Pour panser cette plaie et toutes les autres éraflures de la vie, il m'avait alors accompagnée chez un docteur qui ressemblait plus à un boucher qu'à autre chose, avec ses mains noires farfouillant dans les entrailles pour en extirper le plomb. Nous n'en avons jamais reparlé lui et moi.
Ce soir, je ne sais pas ce qui s'est passé. Nous divaguions tranquillement dans une rue fréquentée, lui caressant mes formes toujours généreuses malgré l'affaissement généralisé de ma carcasse. Et puis soudain, je ne sais pas ce qui m'a pris, je me suis arrêtée. Je n'avais plus envie d'être là, je n'avais plus envie de cette ville qui pue la graisse et la poussière, de ces rues que j'ai dans le collimateur toute la journée. J'ai préféré dire stop, sans savoir le moins du monde ce que la vie me réserverait encore. Farid n'a pas compris sur le moment, bien évidemment. Il a essayé de me parler, tendrement, comme il le fait à chaque fois que la tristesse me rattrape et me fait couler une bielle. Devant mon silence de chrome, il s'est énervé comme jamais il ne l'avait fait auparavant, m'a hurlé dessus devant tout le monde dans la rue. J'ai eu honte. Pour lui, pour moi. Et puis il m'a frappée.
D'abord un coup, puis trois autres. Avec plat de sa large paume sur ma peau comme écaillée par la vieillesse. Je me suis tue. Sous ces coups répétés, j'ai eu un dernier soubresaut, comme si mon c?ur gorgé d'électricité voulait envoyer une ultime décharge dans mon corps pour le ranimer. Mais c'était trop tard. Je suis morte, là, sur le bord d'un trottoir de Basta. Farid a enfin compris. Mon vieux Beyrouthin s'est mis à pleurer, embrassant ma poitrine allongée et encore chaude.
? Oh ma belle, que vais-je faire sans toi maintenant?, dit-il entre deux sanglots. Oh non, ma douce... Pourquoi?
Farid s'est relevé et a tiré d'une poche intérieure de son veston son plus précieux trésor. Une photo de moi en noir et blanc, prise dans la cour du château de mon baron de Germanie. Moi, au temps de ma splendeur.
Ozero 2.0
le 25/02/2010 à 10h01
Vous pensiez que tout allait bien dans le meilleur des mondes pour Madame X, depuis ses dernières mésaventures avec Ogero? Vous pensiez le pire était passé? Et bien non!
Notre feuilleton Ogero continue avec un nouveau chapitre: Internet!
Jour 1
Madame X a enfin obtenu, mais en plusieurs étapes, ses 3 lignes de téléphone. Bon, bien sûr, il y en a une qui grésille, mais c?est un moindre mal? L?objectif désormais est d?obtenir une connexion Internet car, après réflexion, il semblerait que ce soit encore via le service public qu?une connexion Internet digne de ce nom (suffisante pour l?usage intensif que sa compagnie doit en faire) soit disponible à un prix relativement raisonnable. En effet, la société privée par laquelle Madame X passe actuellement lui facture mensuellement 600 dollars pour une bande passante de 256K. Autrement dit, une misère question débit et une fortune question facture.
Or, Ogero propose en exclusivité une connexion HDSL de 2300K à 200 dollars par mois. Certes, un quota de 8G (qui sera allègrement dépassé en 10 jours seulement) est imposé; certes, il faut en principe compter un mois après l?installation d?une ligne téléphonique pour qu?Ogero fournisse l?accès Internet; certes, cela implique, inéluctablement, un service après-vente laborieux; mais par la capacité et le prix alléchée, Madame X se dit qu?elle n?a pas exactement le choix; grand bien lui fasse. Son fournisseur d?accès privé n?a qu?une alternative à proposer: 1024 Kbps en downlink et 512 Kbps en uplink pour la modique somme mensuelle de 1940 dollars (hors taxe)! Ha, les joies du monopole.
Madame X se rend donc dans le bureau d?Ogero qu?elle a appris à si bien connaître. Elle y retrouve Lilou et Madame P, mais aussi Monsieur O, le directeur de la branche qui l?invite aussitôt à s?asseoir, prendre une cigarette («Si, si! Tu t?en fous de ta santé!», insiste-t-il) et un café. Une fois les salamalecs d?usage passés, Madame X fait sa formalité et là, miracle, tout se passe sans encombre! Elle paye les 600 dollars d?installation, récupère son reçu. Mieux, elle apprend même que pour le HDSL, l?installation se fait en une semaine et non un mois, car la demande est moindre que pour l?ADSL! Madame X a l?impression de planer.
Mais Monsieur O la ramène bien vite sur terre. Il lui fait signe de revenir s?asseoir à son bureau.
? Monsieur O (souriant): Ça va? Tout s?est bien passé?
? Madame X (enthousiaste): Oh oui, merci beaucoup! Et donc, tout sera installé d?ici une semaine?
? Monsieur O (l?air chagriné): Je ne sais pas. Le problème, c?est qu?il n?y a plus de modems adaptés sur le marché?
? Madame X (stupéfaite): Mais... J?ai payé l?installation! Comment facturez-vous un service que vous ne pouvez pas assurer faute de matériel?
? Monsieur O (qui prend un air affairé): Attends, attends?
Monsieur O se saisit de son téléphone, appelle et à voix très haute, explique à son interlocuteur: «Ecoute, tu as des modems HDSL? Deux? C?est parfait! Car j?ai ici une jolie dame (sic) qui en a besoin de toute urgence et il y a une autre jolie dame qui en veut un aussi. Pour une autre compagnie (l?interlocuteur répond quelque chose) Oui, moi je n?ai que des jolies clientes, cheft ? Hahahahaha ! Donc tu me les mets de côté, d?accord? Je compte sur toi. Et je n?oublierai pas le service que tu m?as demandé. Oui. Yalla, habibé.
? Monsieur O (triomphant): C?est arrangé! Demain ou après-demain au plus tard, ils viennent te l?installer.
? Madame X: Merci mille fois, Monsieur O. Vraiment.
? Monsieur O: Ça ne mérite pas un bisou, ça?
Madame X, prise de court, lui fait une bise sur la joue, sous la mine hilare des employés.
? Monsieur O: Haaaaaaaaaaa! Toi, c?est fini! Tu as un passeport international chez nous! (à l?adresse de sa fine équipe) Tu peux nous demander tout ce que tu veux, tu n?as qu?à dire «Passeport international»! Appelle-moi pour me dire comment ça s?est passé.
Jour 2
Rien. Personne.
Jour 3
Rien. Personne.
Jour 4
Madame X rappelle Monsieur O.
? Monsieur O (grognon): Chou, tu es encore vivante? Je me suis inquiété!
? Madame X: J?attendais que l?employé vienne installer la connexion pour vous rappeler, comme convenu, mais justement?
? Monsieur O (l?interrompant): Il n?est pas venu? Ya allah! Je vais le rappeler.
? Madame X: Merci, Monsieur O.
? Monsieur O (sur le ton de la confidence): Mais tu prendras bien soin de lui?
Blanc de quelques secondes?
? Madame X: Qu?est-ce que vous voulez dire par là?
? Monsieur O: Moi? Rien. Moi, je n?explique jamais rien. C?est à toi de savoir. Mais si tu veux une bonne maintenance après?
Jour 8
Rien. Personne.
Jour 9
Un employé appelle de la part de Monsieur O.
? L?employé (voix nasale): Allooooooo, j?appelle d?Ogeeeero?
? Madame X: Ha. J?attendais de vos nouvelles.
? L?employé: J?ai eu beaucoup de travail. Bon. Vous avez le câble pour relier le boîtier téléphonique à votre bureau?
? Madame X: Oui, tout est en place.
? L?employé: Vous êtes sûre? Parce que tout le temps les clients nous font venir et ils n?ont pas ce qu?il faut?
Madame X vérifie et confirme.
? L?employé: Yalla, je serai là demain.
Jour 10
Rien. Personne.
Jour 11
Rien. Personne.
Jour 12
Rien. Personne.
Jour 13
Rien. Personne.
Jour 14
Rien. Personne.
Jour 15
L?employé débarque enfin dans le bureau. Il est tout boudiné dans son pull bleu marine au logo vert Ogero et a l?air grognon.
? L?employé: Je viens de la part de Monsieur O. Vous avez les câbles alors?
Madame X l?emmène vers le placard qui contient toutes les arrivées de câbles.
? L?employé (pas content): Et où est le câble qui va d?ici jusque dans la pièce du serveur?
? Madame X (surprise): Mais c?est à vous de l?installer, justement!
? L?employé (furieux): Ha non! J?installe l?Internet, moi. Je ne fournis pas de câble. Je ne suis pas électricien. Je vous avais prévenue! Ha, ces clients qui n?écoutent pas.
? Madame X: Ecoutez, le bureau est relié?
? L?employé l?interrompt en maugréant: Moi, j?ai autre chose à faire. Si vous voulez, je vous installe la connexion ici.
? Madame X: Dans le placard???!
? L?employé: C?est la seule chose que je peux faire pour vous. Sinon je m?en vais. Ne me faites pas perdre mon temps.
Madame X, à contrec?ur et passablement dégoûtée, demande à un membre de son équipe d?emmener l?employé dans la pièce du serveur sous prétexte de lui montrer les machines, et surtout de lui donner de sa part un billet de 100 000LL. Il faut bien «prendre soin de lui». A la guerre comme à la guerre. Elle retourne dans son bureau. Cinq minutes, plus tard, l?employé frappe à sa porte, un grand sourire aux lèvres.
? L?employé: Ya setna! Ça y est, tout est installé et tout marche! Kellik zoq! Si tu as besoin de quoi que ce soit n?hésite pas. Ya habibté, merci, merci!
Effectivement, en quelques minutes, l?employé a non seulement fini l?installation dite impossible, mais a même fait plus: il a arrangé les câbles, enlevé les bouts de chatterton qu?il a remplacés par de petits dominos tout propres? Et Internet fonctionne parfaitement.
Deux semaines plus tard, la principale ligne de téléphone du bureau tombe en panne. Silence au bout de la ligne, impossible d?appeler des portables ou des numéros internationaux, ce qui, vous en conviendrez, est problématique.
Madame X signale la défaillance sur le service téléphonique d?Ogero; la boîte vocale l?avertit que la réparation sera effectuée sous trois jours ouvrables.
Jour 3
Toujours pas de ligne.
Jour 4
Toujours pas de ligne.
Jour 5
Toujours pas de ligne.
Jour 6
Toujours pas de ligne.
Jour 7
Toujours pas de ligne.
Jour 8
Toujours pas de ligne.
Madame X essaie d?avoir le service après-vente d?Ogero, en vain. En désespoir de cause, et alors que cela ne lui plaît pas, Madame X se résout à rappeler Monsieur O. Monsieur O vérifie.
? Monsieur O: Dépose une plainte sur le service téléphonique.
? Madame X: C?est ce que j?ai fait il y a une semaine!
? Monsieur O: Alors je ne peux rien faire, ça ne dépend pas de nous. Appelle ce numéro.
Madame X appelle le numéro en question. Elle tombe sur Monsieur N, qui lui assure que la réparation sera faite le lendemain.
Jour 9
Toujours pas de ligne
Jour 10
Toujours pas de ligne.
Jour 11
En matinée, Madame X rappelle Monsieur N qui lui assure (c?est un vendredi, les administrations ne travaillent que jusqu?à 11 heures, et encore) que la personne en charge est sur la route et arrivera dans une demi-heure. Au bout de 3 heures, Madame X rappelle, bien sûr plus personne ne répond.
Jour 14
Madame X rappelle Monsieur N qui lui assure (oui, ça fait trois fois qu?il lui assure la même chose) que la personne en charge est bien venue en son absence. Apparemment, un câble téléphonique sous terrain a été abîmé (madroub taht el ard), mais la réparation va être effectuée de façon imminente.
Jour 17
Un nouvel employé d?Ogero téléphone sur la ligne qui était en panne. Hourra! La réparation a été effectuée.
Une demi-heure plus tard, Internet est en panne. Un membre de son équipe signale à Madame X qu?on a dû passer sur la connexion de back up.
Il faudra trois jours pour la réparer. La cause de la panne? Chers lecteurs, comme vous l?aurez deviné, en réparant la ligne téléphonique, notre impayable équipe d?Ogero avait bousillé le câble Internet!
1984 was NOT supposed to be an instruction manual
le 25/02/2010 à 10h01
War is peace
Freedom is slavery
Ignorance is strength
La dernière apparition de Big Father en chair et en barbe remonte à quoi, maintenant?? Trois ou quatre ans? Depuis, à chaque grand rassemblement du Hezbollah ou discours télévisé du chef, des télécrans géants captivent l?attention, obnubilent les partisans. Avant-hier, un ami m?a envoyé un lien vers un papier du Monde, illustré par une photo de Reuters. Comme cette dernière, toutes les images des rallies de l?Inner Party donnent la même impression, très fidèle à celle que l?on peut avoir quand on a l?honneur d?être dans la foule. Si proche de la fameuse image de Big Brother. La désincarnation du chef devenu un simple visage en deux dimensions, l?inébranlable sentiment de recevoir des messages ne souffrant nulle discussion ? même s?ils sont parfois contradictoires ? et la réceptivité du public dont l?esprit critique a été lentement gommé, sont patents. Comme dans 1984, l?état de guerre permanent justifie tout, de la Police de la pensée au ministère de la Vérité.
Autre lieu, autre temps. Londres en 1984, Beyrouth en 2010, même combat. Ou comment libaniser les Two minutes? hate et le Doublethink.
Les sous-doués à la faCULTé
le 25/02/2010 à 10h01
Aujourd'hui, 14 février, c'était donc la Saint-Rafic. Voici ce que ça donnait au ras des paquerettes...
Et voici la même scène, en vue aérienne (faut lire le texte ci-dessous pour comprendre).

«On s?attendait à bien pire!» La dame, les cheveux en bataille et d?une drôle de couleur orangée, scrute mon cou, intriguée par mon tatouage. Moi, je regarde sa petite affichette: «What have you done with my vote?». Imprimée en blanc sur fond rouge. L?affichette est petite mais, m?assure la brave dame, «il y a beaucoup de citoyens qui en ont». «Par petits groupes», précise l?homme qui l?accompagne, prudemment. En tout, nous n?en avons vu que deux, des petits groupes, restés à proximité de la rue Gemmayzé, pas trop loin de Chez Paul qui, comme à chaque manif place des Martyrs, fait le plein.
L?affichette tranche dans la mer bleue qui s?étend sur la place. Enfin, «mer», gardons le sens des proportions. «Lac» serait sans doute plus approprié. «Flaque»? Quand même pas. Mais pas non plus les «centaines de milliers de personnes» décrites dans la presse francophone libanaise (suivez mon regard). A vue de nez, 50 à 100 000. Ce n?est que mon humble avis, mais en tout cas, pas de raz-de-marée à l?horizon.
Le 5e anniversaire de Saint Milliardaire n?a pas rameuté les foules escomptées, tout en évitant le flop total. Côté proportions, cela ressemblait à la macédoine que nous avions préparée pour le déjeuner: imaginez la photo ci-dessus comme une vue aérienne ? oui, les fayots ont la part belle ? et le tour est joué. Les partisans du Futur étaient donc au rendez-vous, avec une grosse poignée de FL, une pincée de Kataëb et quelques irrédentistes PSP. Certains ont sorti pour l?occasion des drapeaux bien kitch avec tête de mort, ce qui a fait dire à l?une de nos gamines: «C?est le drapeau de la mort!»
Les rotatives ont dû chauffer ferme ce week-end: casquettes, drapeaux et affiches ont été fabriqués et distribués en masse, non en l?honneur du Liban mais à l?effigie de Hariri Senior et Junior. Une masse de papier qui a fini en tas sur le bas-côté des routes. Tout un symbole. Autre symbole, ou non-symbole: les affiches réclamant haut et fort «La vérité» étaient aux abonnés absents. Comme le panneau digital affichant le décompte des jours depuis le 14 février 2005 à Qantari a lui aussi été arrêté, faut croire que «la vérité» n?est plus vraiment une priorité, si elle l?a jamais été.
Pendant quelques heures, nous avons eu droit à un festival de chanteurs à la mode et à un chauffeur de salle tout droit issu d?une chaîne de télé, petits cartons à la main comme dans «Questions pour un champion». Un orchestre bien comme il faut a remplacé les jolies improvisations du public qui donnaient un air de fête aux manifs des années précédentes. Ce qui avait été et aurait dû rester un mouvement populaire fut vite récupéré par Hariri Inc., pour aboutir à cette apothéose de 2010: un meeting de parti qui ne dit pas son nom. Du grand mauvais spectacle pour un ersatz de grande cause nationale. Une tribune pour politicard dont la bégayante personnalité doit être en mal de culte. La démocratie ? le mot qui ne veut décidément rien dire ? libanaise made in 2010.
Ladite démocratie continue d?être réclamée par ces politiques défendant la liberté de croire, de penser, de s?exprimer. Mais pas trop quand même. Il y a des choses, même intelligentes, à ne pas dire aux pourfendeurs de l?oppression et de l?obscurantisme. J?en prends pour preuve le «scandale» ? terme utilisé fort à propos par la presse francophone libanaise (suivez mon regard) ? de la semaine dernière, lors d?un colloque à l?Université antonine parrainé par la présidence du Conseil (alias Hariri Junior, qui comme tout bon responsable libanais, confond sa fonction et son auguste personne). Dans son allocution d?ouverture, la vice-présidente de l?université pour les affaires culturelles (on va dire la VPUPAC, pour faire simple) a jugé bon de citer une étude publiée dans la revue The Leadership Quarterly. Pour résumer, l?étude en question explique que dans un pays aussi corrompu que le Liban, Hariri Senior avait lui aussi eu recours à la corruption (je tombe des nues), mais à sa décharge, l?avait au moins fait de façon productive, efficace, bien souvent dans l?intérêt de la nation et dans tous les cas moins que certains de ses prédécesseurs.
Une citation maladroite mais somme toute, pas de quoi fouetter un chat, vous en conviendrez: qui au Liban pourrait encore nier que la corruption ronge le pays à tous les échelons de l?Etat depuis des lustres? Il serait sans doute temps de reconnaître les faits et d?en tirer les leçons, et c?est apparemment dans ce sens que la VPUPAC interpellait son public. Quel meilleur cadre qu?une université pour ouvrir ce genre de débats? Et quand bien même cela aurait été plus grave, «de l'indélicatesse poussée jusqu'à ses derniers retranchements, un comportement sans doute délibéré et prémédité, reflétant une absence totale d'éthique universitaire et académique, voire même une certaine malhonnêteté intellectuelle» comme un média francophone libanais (suivez mon? oui, bon, ça va) grand défenseur de la «résistance culturelle», décrit l?affaire, la réaction des premiers concernés n?en demeure pas moins aberrante: retrait outragé de la salle, kyrielle de communiqués dénonçant ce «manque de professionnalisme et d?attitude scientifique», arrêt du patronage et donc du colloque, exigence que des sanctions soient prises contre l?indélicate intervenante. Modernité, sens du dialogue et intelligence dans toute leur splendeur.
Il me semble que nos hérauts de la démocratie auraient eu tout à gagner en répondant posément à ce qu?ils ont perçu comme une accusation, en fournissant une contre-argumentation «scientifique» plutôt que de monter sur leurs grands chevaux et jouer les vierges effarouchées. Cela leur aurait au moins permis de montrer qu?ils valent effectivement mieux que les censeurs de l?autre bord, ce qui n?est décidément pas le cas.
Mais sans doute ne faut-il pas trop en demander à nos chers politiciens. Ni à nos chers médias et chers compatriotes d?ailleurs. On a les politiques qu?on mérite: personne, dans le public de ce 14 février, n?a rien eu à redire au fait qu?un grand portrait du souverain saoudien ait été accroché à la façade du Virgin Megastore, place des Martyrs. Entre Bachar, Hafez, Ruhollah, Abdallah et les autres, Saad est à bonne école, et peut donc se permettre de boycotter les facs.
Le chat d’arrière-cour
le 25/02/2010 à 10h01
La Française du 3e me regarde tous les matins. Droit dans l??il droit. Le seul qui me reste. Je l?entends parfois parler de moi à son petit garçon. Quand ses lèvres s?ouvrent et se déforment, elle dit de moi «chat de gouttière». Surtout dans la phrase «Mais arrête! Ne touche pas à ce chat de gouttière, il doit être plein de puces!» Elle n?a vraiment rien compris au Liban celle-là. Ici, à Beyrouth, il n?y a pas de gouttières. Il y a des chats de rues, de dessous de voiture, de parkings? Des chats de passages improbables entre les immeubles, des chats de toits de taule retenus comme par magie grâce à des parpaings ou à des vieux Dunlop usés jusqu?au métal. Mais pas de chats de gouttière.
Moi, je suis un chat d?arrière-cour. La nuit dernière, le petit garçon a bien dû m?entendre feuler, siffler et miauler à m?en arracher les cordes vocales quand je me suis battu contre l?un des miens. Je ne le connaissais pas celui-là, avec ses poils roux en bataille. La lune était là, à peine visible dans le ciel noir. Les pupilles dilatées, j?attendais que le concierge de l?immeuble sorte les grands sacs bleus. Un coup de griffe, et je farfouille dedans, sûr de trouver de quoi me nourrir jusqu?au lendemain matin. Mais hier soir, je n?étais pas seul. L?intrus voulait partager mon dîner. L?hirsute est finalement reparti la queue entre les jambes, et deux pattes en sang. J?ai horreur qu?on vienne chasser sur mes terres.
Le soleil commence à réchauffer ma couenne. J?ai faim. Je me dirige vers le parking en bas de la rue. J?appréhende ce moment car tous les matins, les voitures roulent trop vite et ne s?arrêtent jamais pour nous. Mais le jeu en vaut la chandelle.
Je l?aime bien cette petite dame, avec sa peau mate et son tablier rose. Chaque jour, elle descend avec une assiette qui, pour nous tous, signifie «festin». C?est le seul moment où aucun d?entre nous ne cherche à blesser son voisin de misère. On veut tous avoir notre part. Dès que ça s?envenime, elle nous sépare d?un geste doux, avec un sourire. J?ai déjà essayé de sourire moi aussi, mais je n?y arrive pas. Cette femme est bonne, elle donne sans compter. Sans elle, j?en connais une ribambelle qui ne saurait pas comment survivre.
Ah! Elle est déjà là, sur ce trottoir qui sent notre pisse, nos ébats et combats nocturnes. Je joue des épaules pour me faufiler dans la masse. On doit bien être une dizaine. Je lève la tête et vois que certaines omoplates sont plus décharnées que les miennes. Je trouve un morceau de jambon. Davantage de blanc que de rose, dommage. Je l?avale sans réfléchir.
De retour dans mon arrière-cour. A mon poste d?observation favori, sous ce grand bougainvillier blanc qui tranche avec mon pelage. J?attends la souris ou le lézard qui ne viendra pas. Je m?endors. J?ai encore faim, mais je m?endors.
Quelque chose me gratte le dessus de la tête. J?ouvre la paupière. C?est le petit garçon du 3e. Je ne sais pas ce qu?il me veut, mais lui au moins n?a pas de bâton. Ça m?arrive trop souvent de me faire ratonner par les petits caïds du quartier qui se croient malins en me tapant dessus. Des fois, j?ai envie de leur crever les yeux. Mais je ne peux pas, je suis trop petit.
Le garçon me sourit. Oh, il n?a pas l?air méchant, mais je n?aime pas trop qu?un étranger vienne me déranger. A croire qu?il se sent chez lui dans mon arrière-cour. Il m?appelle «Minou». Je ne sais pas ce que ça veut dire mais je préfère toujours ça à «chat de gouttière». Même si je fais peine à voir, j?ai ma fierté. Je suis un combattant. Un survivant.
Mais je ne sais pas si je serai encore là demain.
Tabac or not tabac?
le 25/02/2010 à 10h01
«Ah non, 2000LL, ce n?est plus suffisant depuis ce matin, estez», me dit la vendeuse avec un sourire. «On m?a dit ça en me livrant aujourd?hui: les vôtres, elles sont maintenant à 2250LL, les Marlboro rouge à 2500.» Tiens, on se croirait en France, ils augmentent le prix des clopes tous les six mois maintenant?, me suis-je dit sur le moment. Toutes proportions gardées évidemment, car cela place mon paquet de Gitanes Blondes à 1?08 contre 5?30 dans ce beau et lointain pays où fumer est devenu une tare interplanétaire et où il faut prévoir un plan de bataille digne d?Arcole dès que l?on veut s?approvisionner un dimanche.
Alors voilà. C?est dans l?air du temps en ce moment au Liban: les derniers chiffres de l?OMS ne laissent aucun doute quant à l?ampleur du problème. 60% des jeunes de 13 à 15 ans fument, 42% des hommes et 30% des femmes goudronnent leurs poumons quotidiennement. 3500 décès par an sont dus au tabagisme. Près de 300 millions de dollars sont dépensés annuellement pour traiter les troubles de santé liés au tabac. C?est énorme. Et malgré la signature d?une convention de l?OMS pour lutter contre le tabagisme il y a cinq ans, les pouvoirs publics libanais n?ont rien fait (faut dire à leur décharge que le Parlement a été bloqué un petit bout de temps par d'irréprochables démocrates).
Mais ce coup-ci, c?est la bonne. Le président de la commission parlementaire de la santé, Atef Majdalani, a promis une loi interdisant de fumer dans les lieux publics d?ici l?été. En mai peut-être. Le projet de loi prévoit en particulier des amendes à tout contrevenant. Tarif annoncé: de 100000 à 1 million de livres. Gloups. Le brouillon de M. Majdalani ne prévoit officiellement pas d?augmentation des taxes, augmentation qui ressemblerait ? de son propre av?u ? à un coup d?épée dans l?eau tant le marché libanais est abreuvé de cigarettes de contrebande.
Mais comme le Liban n?est pas un pays révolutionnaire dans l?âme (voir l?arévolution du Cèdre pour s'en convaincre), estez Atef prévoit de faire appliquer sa loi, chi va piano va sano. D?abord, imposer aux restos et boîtes de nuit d?installer une zone fumeur. Ensuite, on verra. Ce souci semble trouver un écho dans la population (en tout cas, dans une certaine tranche de la population). Des bars ont déjà tenté l?expérience, à Gemmayzeh par exemple, d'organiser une soirée par semaine «no smoking», sous l?impulsion d?associations. Les facebookiens se sont même emparés de cette cause nationale. Un premier groupe d?anticlopes est apparu, baptisé Ban indoor smoking in public places in Lebanon; un second lui a donné la réplique, No to "Ban indoor smoking in Lebanon". Bon, soyons honnêtes, le premier réunit 14539 membres, le second 14. Même des bloggers s'y sont mis... Des entreprises aussi interdisent de fumer dans leurs locaux, soucieuses de leur label ISO9000 et des brouettes. Elles sont rares, nous n?en sommes pas encore à voir des troupeaux de fumeurs comme sur les trottoirs de Paris, mais elles existent. Mais, mais, mais?
Mais de qui se moque-t-on?
La première fois que j?ai lu un article sur ce projet de loi, j?ai retenu une chose: «lieux publics». Je n?ai évidemment pas pensé aux restaurants (étourdi que je suis), mais aux «lieux publics», ceux de la fonction publique quoi? Prenons un simple exemple, tel qu'un ministère lambda. Première observation: si l?on considère que les fonctionnaires libanais représentent un échantillon fidèle de la population libanaise, l?OMS se met le doigt dans l??il avec ses chiffres, très loins du compte à mon sens. Pas un ministère ne pue pas le cendrier froid et mal vidé le matin à l'heure de l?ouverture. C?est clair, le grillage de tabac (de préférence des Cedars ou des Vantage qui ressemblent à du mauvais foin) est un véritable sport national dans la fonction publique, comme l?absorption de café (je soupçonne d?ailleurs un lien de corrélation entre les deux phénomènes) et le tournage de pouces. Deuxième observation: ces ministères devraient devenir non fumeur, histoire de donner le bon exemple. Hmm, hmm. Excusez-moi, je me racle la gorge. Un ministère non fumeur? Ahahahahahah... Je me marre. Affinons l?extrapolation: j?imagine juste une minute un inspecteur se balader avec son calepin de PV dans les bureaux de ce ministère lambda... il n?aurait pas assez de 365 jours par an pour verbaliser ne serait-ce qu'un étage.
Si j?étais ministre de la Santé et que je veuille, de bonne foi, m?attaquer au problème, je prendrais des mesures plus radicales, ou tout du moins un peu moins fantaisistes. Limiter les points de vente par exemple. Au Liban, on peut acheter des cigarettes 24h/24, dans les supermarchés, dans tous les dekken du pays, dans les stations-essence? Et puis je n?augmenterais pas le prix de 250LL par paquet, mais de 5000LL. Et puis surtout, je surveillerais ma frontière avec la Syrie à travers laquelle passent des camions bourrés de cigarettes encore plus mauvaises pour la santé que les «officielles». Déjà que cette frontière n?est pas surveillée comme il le faut pour le trafic d?armes, les contrebandiers de nicotine peuvent dormir sur leurs deux oreilles. Et puis aussi, tiens, je dirais à mon confrère des Finances d?arrêter de subventionner la production libanaise de tabac. C?est vrai, quoi, pourquoi l?Etat continue-t-il d?acheter la maigre production des cultivateurs du Sud-Liban pour la brûler une semaine plus tard, ce tabac étant dans sa grande majorité impropre à la consommation? Hein? L?Etat libanais pourrait inciter des cultivateurs à se lancer dans autre chose (au hasard, les biocarburants par exemple)... Qui plus est sans mettre la main à la poche, vu les sommes faramineuses déversées par les Européens dans le secteur de l?agriculture. Et puis, et puis, et puis?
Et puis je ne suis pas ministre de la Santé, en fin de compte. Je suis fumeur, et j?avoue apprécier de pouvoir cramer une cigarette en fin de repas quand je suis au restaurant. Tiens, en parlant de restaurants? Va-t-on aussi interdire le narguileh? Au Liban??? C'est un peu comme interdire le trafic d?armes. Permettez-moi de rire (jaune).
Ceci dit, fumer tue (surtout fumer des Cedars). Les RPG aussi.
[...]
PS 1: désolé pour le titre du post, il est pas terrible.
PS 2: si ça se trouve, la vendeuse ce matin m'a enfumé... Y a-t-il vraiment eu une hausse officielle du prix du paquet? J'ai même pas vérifié.
[...]
Mise à jour du vendredi 5 Comme certains ne font rien comme tout le monde, le ministre des Affaires sociales Selim Sayegh a annoncé que son ministère serait dorénavant non fumeur. Bravo Selim de me donner tort! Et comme Jean, j'irai faire un tour dans quelques semaines pour voir si sa décision est appliquée...
Atomic Beirut
le 09/01/2010 à 19h22
Beyrouth by day
le 08/01/2010 à 16h23
«En 1960, cinq ans après la fondation du collège [Haïgazian], un professeur de sciences, Manoug Manoukian et onze de ses élèves, fondent la H.C. Rocket Society. Objectif? Lancer des fusées dans l?espace. Les recherches, en partie financées par Emile Boustany, aboutissent au lancement, en avril 1961, de Cedar I qui s?élèvera à 1000 mètres. Les débuts libanais de la conquête de l?espace atteindront leur consécration en novembre 1962 où Cedar III, une fusée à trois étages, s?élèvera à 180km et franchira 425km à la vitesse de 9000km/h.»
Les Libanais à la conquête de l?espace dans les années 60? En lisant ces lignes dans Beyrouth by day, je me suis dit que je ne connaissais pas si bien l?histoire de ce pays. Loin de là même. Tout fier de ma trouvaille, j?ai lu ça à ma fille de 9 ans. «C?est pas croyable!, s?est-elle exclamée. Faut que je raconte ça à ma s?ur!» Je crois que la nouvelle fera le même effet sur tous les enfants et sur les adultes qui ont gardé une part d?enfance en eux.
Ce genre de petites chroniques beyrouthines, il y en a une ribambelle dans le livre de Tania Hadjithomas Mehanna (paru en décembre aux éditions Tamyras). On y découvre Spiridon (sic!) et ses poules, Wardé et son fameux restaurant Walimat ou encore Oussama et ses remèdes de roses séchées. Avec ses défauts et ses qualités, Beyrouth by day n?est pas un livre d?Histoire, mais un livre d?histoires. Des histoires d?hommes, de femmes et de lieux qui font Beyrouth.
L?épais ouvrage conjugue la capitale libanaise au présent, et c?est bien là ce qui fait son charme. Les textes, renforcés par les images de Ghadi Smat avec qui Tania a sillonné les 52 quartiers de la capitale, feront peut-être mal aux amoureux du Beyrouth fantasmé d?avant-guerre. Et il fera certainement mal aux lecteurs des années 2040 quand ceux-ci, témoins de la dégradation du patrimoine du pays, se plongeront dedans en se disant «Tiens, c?était comment Beyrouth au début du siècle?»
Finalement, je crois savoir pourquoi ce livre m?a touché: Beyrouth by day est le livre que j?avais envie de lire sur Beyrouth.
Conversation virtuelle sur la laïcité
le 28/12/2009 à 20h43

Parler de la laïcité au Liban, c?est un peu comme demander à un chat de ne pas jouer avec les boules qui pendouillent d?un sapin de Noël. Impossible de savoir si cela sert à quelque chose, mais il faut bien essayer quand même?
Alors, pour apporter une petite contribution au débat, nous vous proposons une conversation tout ce qu?il y a de plus virtuelle entre cinq personnes interviewées séparément dans le cadre de deux articles sur le sujet. Une sorte de puzzle de citations?
Mais d?abord, faisons les présentations avec nos cinq intervenants.
Nasri Sayegh (NS)
Journaliste au quotidien As-Safir, fervent partisan de la laïcité et animateur de la Maison laïque.
Hoda Nehmeh (HN)
Doyenne de la faculté de philosophie de l?Université Saint-Esprit qui a accueilli un colloque international sur la laïcité au début du mois.
Alexandre Paulikevitch (AP)
Danseur et chorégraphe, à l?origine du projet de «Laïque Pride» qui doit avoir lieu le 25 avril 2010, projet lancé un peu par hasard sur Facebook.
Bernard Feltz (BF)
Professeur de philosophie des sciences à l?Université catholique de Louvain (Belgique), de passage au Liban pour plusieurs colloques il y a trois semaines.
Tamer Salim (TS)
Président de l?association Pour un Liban laïque qui a financé l?ouverture de la Maison laïque (gérée par Nasri Sayegh) à Beyrouth.
Allons-y?
La société civile libanaise semble se réveiller un peu concernant la laïcité?
NS: Je vous arrête tout de suite! Avant de parler de l?avenir, il ne faut pas oublier que la laïcité a existé au Liban. On ne part pas de zéro. C?est vrai, notre pays obéit à un régime politique confessionnel et sa logique est de protéger les minorités. Mais le résultat est contradictoire car ce système ne protège en fin de compte personne : depuis 1943, ce régime a connu plusieurs guerres dont les minorités ont été victimes en premier lieu. D?ailleurs, avant 1975, les Libanais étaient en grande majorité laïques, les partis politiques et les universités étaient laïques! Et aujourd?hui, les partis laïques, par leur passivité, sont les premiers responsables de la situation dans laquelle se trouve le Liban.
D?accord, mais aujourd?hui justement, où en est-on ?
BF: Certains acteurs de la société civile libanaise demandent avec vigueur un Etat laïque mais ils sont marginaux en termes de nombre. Leur militance active est souvent perçue comme radicale. Aujourd?hui, cette demande ne trouve pas de réponse de la part de la classe dirigeante, la société civile manque d?interlocuteurs. C?est la même chose, chez les chrétiens comme chez les musulmans.
NS: Moi, je crois qu?il y a beaucoup de laïcs, mais pas de mouvement laïque.
TS: A mon avis, une part importante de la jeunesse est réceptive aux mots d?ordre laïques.
HN: Chez les chrétiens, je constate une vraie réflexion sur le sujet, pour une laïcité positive et ouverte. Mais c?est une minorité qui croit à ça. A l?inverse, chez les musulmans, il n?en est pas question, surtout dans le sens européen du terme. Les sunnites radicaux, par exemple, ne comprendraient même pas de quoi il s?agit.
Vous dites «dans le sens européen du terme». C?est un point important en effet, il faut se mettre d?accord sur la définition du mot. Pour vous, qu?est-ce que la laïcité?
HN: Il n?y a pas de modèle unique. Le modèle libanais sera de toute façon différent du modèle belge ou français.
BF: Il y a de nombreuses formes de laïcité, le modèle français étant le plus intégriste en la matière. En tout état de cause, elle doit s?appuyer sur la distinction entre les Eglises et l?Etat, via la reconnaissance de la liberté de pensée et de culte. Dans un pays comme le Liban, il ne faut pas parler de modèle, mais de ligne directrice.
TS: A mon sens, c?est un modèle ? si l?on peut parler de modèle ? qui devra forcément tenir compte de la spécificité libanaise. L?Etat des citoyens est toujours à créer au Liban. Et dans le modèle que nous préconisons, l?Etat doit être le garant de la liberté de pensée, d?expression et de croyance ou de non croyance. Actuellement, l?Etat libanais est le résultat de l?entente entre les communautés. Si celles-ci viennent à se disputer, l?Etat s?en trouve paralysé. Ce mal libanais a un nom: le confessionnalisme politique. Résultat: les Libanais souffrent d?une schizophrénie dans leur appartenance car ils doivent d?abord appartenir à leur communauté et ensuite à l?Etat. Nous préconisons un Liban où les Libanais sont citoyens d?un Etat qui garantit aux différentes communautés la liberté d?exister dans la sphère privée.
AP: En fait, les Libanais ne savent pas de quoi retourne la laïcité: certains ne veulent pas en entendre parler car ils croient que l?on est contre l?idée de Dieu. On peut être croyant et laïque, mais ça, la population ne le sait pas.
TS: L?un de nos défis, c?est de convaincre l?opinion publique que l?on peut être non croyant sans mener de guerre contre les religions. Il faut dire et redire qu?être laïque ne veut pas forcément dire manger du curé, du cheikh ou du rabbin trois fois par jour, ce qui serait d?ailleurs indigeste, alors qu?en l?état actuel des choses, ce sont les laïcs qui sont exclus de toute représentation à quelque niveau du pouvoir que ce soit.
NS: Pour définir la laïcité à la libanaise, il faut régler la question des quotas : peut-on intégrer les laïcs dans les quotas qui régissent la fonction publique?
Mais concrètement, pour vous, c?est quoi la laïcité ?
Tous: L?égalité entre les citoyens!
TS: L?égalité bien sûr. Actuellement, chaque communauté gère les statuts personnels de ses ouailles à sa façon.
NS: C?est bien simple. Le système actuel me force à me définir comme grec-catholique. Etre un simple citoyen m?est défendu. C?est pour ça que je ne vote pas.
AP: Nous laïcs, nous voulons être regardés en tant que citoyens. Aujourd?hui, le premier prisme est celui de la religion. Par exemple, au Liban, nous devons payer toutes les démarches touchant aux statuts personnels aux clergés. Si nous avions des droits communs, ça simplifierait la question de la citoyenneté et de l?identité nationale.
Justement, les clergés ne semblent pas vouloir lâcher leurs prérogatives? et leurs rentrées financières.
HN: C?est bien simple. Aucun clergé ne veut s?en défaire! Sur ce sujet, les religieux chrétiens sont davantage «contre» que les musulmans. Je pense aux chiites par exemple, que cela ne dérangeraient pas plus que ça car le temps joue pour eux: à terme, ils seront les plus nombreux.
BF: Au Liban, il existe des progressistes chrétiens et musulmans qui souhaitent un Etat laïque, donc neutre. Un Etat susceptible d?être un lieu de rencontre. Ceux-là espèrent une uniformisation du droit. Je pense en particulier à l?héritage pour les filles uniques dans la communauté musulmane car c?est un cas que j?ai rencontré. Ces femmes doivent laisser leur héritage à un cousin, du moment que celui-ci est un mâle. Le fond de l?Orient est très religieux: dans le monde arabe, il y a une référence permanente à la religion et il ne faut pas oublier de la prendre en compte.
TS: Les clergés sont un obstacle dans la mesure où ils interfèrent dans la vie politique. Par exemple, les politiciens leur doivent souvent leurs postes?
NS: La laïcité est une question politique, et non religieuse. Les clergés sont des suiveurs, ils pourront toujours être soutenus financièrement par des pays étrangers.
Comment se situe la classe politique libanaise d?aujourd?hui ?
TS: Nous entendons souvent des leaders politiques parler de supprimer le confessionnalisme politique, et quand il faut passer à l?acte, toutes sortes d?arguments sont avancés pour justifier l?immobilisme dans ce domaine: «La population n?est pas prête», «Le moment n?est pas opportun» ou encore, summum de la démagogie, «Il faudrait d?abord supprimer le confessionnalisme dans les c?urs avant de le supprimer dans les textes», etc? Cependant, je pense que ces leaders ont la capacité d?influencer leurs communautés et de les rallier aux slogans de la laïcité s?ils sont sincères. Ils devraient être interpellés dans ce sens par? les laïcs.
HN: Il faut que le système politique change pour cela. Mais aujourd?hui, les Libanais sont comme des troupeaux qui suivent leurs bergers respectifs.
NS: Malheureusement, je pense que ce régime ne peut pas changer de lui-même. C?est la responsabilité des laïcs de renverser la situation.
AP: Au Liban, c?est toujours la société civile qui va à l?encontre de ce que se passe. Aujourd?hui, les leaders politiques libanais sont très contents de l?abrutissement de la masse. Et ce phénomène est de plus en plus fort, surtout parce que chacun d?entre eux possède sa chaîne de télé.
NS: Moi, je suis persuadé que les choses peuvent bouger, car les données historiques peuvent être changées. C?est aux leaders que revient la responsabilité de changer les choses. Un seul homme peut faire la différence. Les exemples sont très nombreux dans l?histoire du pays: les Libanais suivent leurs chefs, quoi que ceux-ci disent ou fassent.
Quid du mariage civil réclamé par de nombreuses associations?
HN: On doit reconnaître le mariage civil, même sans Etat laïc.
AP: A mon avis, c?est encore trop tôt pour le mariage civil au Liban. Malheureusement.
NS: Encore une fois, tout peut dépendre de la volonté politique et des intérêts d?un seul homme. Regardez Elias Hraoui quand il était président. En 1997, il voulait faire passer le mariage civil pour des raisons personnelles, afin de pouvoir divorcer facilement. Vingt-trois ministres étaient pour. L?Arabie saoudite ne voulait pas en entendre parler: Hariri a remisé cette loi dans un tiroir!
Les pays étrangers ont-ils une telle influence sur ce choix de société?
NS: Evidemment. On sait déjà quels pays sont contre. D?un autre côté, l?allié naturel des laïcs libanais devrait être l?Occident. Mais que fait ce dernier? Il ne soutient que les régimes ultra réactionnaires de la région, ou bien les régimes «laïcs» dictatoriaux. Je vous le dis: je me sens orphelin.
Vous disiez plus tôt que les laïcs sont «les premiers responsables de la situation» dans laquelle ils sont. Que peuvent-ils faire aujourd?hui ?
NS: Il faut arrêter de prêcher, et se mettre vraiment au travail?
HN: Le Liban est un pays pluriel. Il faudrait donc commencer par un projet pédagogique unifié dans le système éducatif libanais, pour tous les petits Libanais sans exception. Il nous faut un vrai changement de mentalité et apprendre aux enfants les valeurs citoyennes et l?histoire de notre civilisation. Dans le meilleur des cas, cela prendra 30 ans pour espérer un résultat.
AP: Je dirais 40 ou 50 ans, pas avant. Même si j?espère plus tôt.
TS: Commençons déjà par nous rencontrer autour d?actions communes (pétitions, rassemblements pacifiques, manifestations, interpellations de la représentation politique?.). Dans ce but, nous avons ouvert la Maison laïque, offrant ainsi un lieu où les laïcs Libanais pourraient se retrouver pour mener et enrichir le débat autour de la laïcité. Cette Maison laïque a été créée, et financée pendant trois ans, exclusivement par l?association Pour un Liban laïc, au travers de seules activités que nous menons (conférences-débats, repas citoyens, concerts?).
NS: J?ai dû me résoudre à fermer la Maison laïque car je n?avais pas les 2000$ mensuels nécessaires pour la faire tourner. Aujourd?hui, j?ai simplement un petit bureau qui demande 1000$ par mois. Dans l?idéal, il faut donc commencer par créer des institutions laïques, comme une chaîne de télé, des radios, des écoles? Et il faut un leader, un chef aimé et charismatique. Mais pour se faire entendre, il faut de l?argent.
L?avenir de la laïcité se résume-t-il à une question d?argent?
NS: C?est l?argent qui fait tout au Liban.
Requiem pour la CD-Thèque
le 15/12/2009 à 23h01
C?était une après-midi ensoleillée de 2000. Pas loin de chez nous, un nouveau disquaire venait d?ouvrir ses portes à Beyrouth. J?y suis allé et y ai rencontré Tony Sfeir, un grand gars aux cheveux gris, l?air affable avec ses gros sourcils noirs. J?ai fouillé dans les bacs et me suis vite rendu compte que le tenancier avait une toute autre sélection que Top Ten ou La maison du disque, les concurrents d?alors. Je suis ressorti de là avec un petit sac cartonné bleu foncé et, à l?intérieur, The fragile de Nine Inch Nails, un groupe figurant sur la liste noire de la censure locale. Un peu étonné et surtout très content de ma double trouvaille. Trouvaille qui n?en était pas vraiment une puisque Tony n?était pas un nouveau venu dans le métier. Il était déjà bien connu du côté d?Ajaltoun, mais je ne l?ai appris que bien plus tard.
Six années durant, je suis passé chez Tony chaque semaine. Il a vu grandir mes gamines qui m?y accompagnaient très souvent. Moi, j?ai vu grandir son affaire. Tony a déménagé en traversant le boulevard pour s?installer dans une boutique plus spacieuse, sur trois niveaux. Saison après saison, j?ai vu défiler de nouveaux vendeurs, tous passionnés, que ce soit de jazz, de musique classique, d?électro ou de rock. Chacun d?entre eux s?est nourri de ce vivier pour partir vers d?autres horizons. Je pense à Jade Souaid, gourou du Basement, Ziad Nawfal, producteur touche-à-tout et animateur sur Radio Liban, Abdallah Machnouk, plus ou moins le même profil touche-à-tout et lui aussi animateur sur 96.2, Bachir Sfeir, chroniqueur culturel à Al-Akhbar? Il y en a eu tant.
A la CD-Thèque, on trouve des CD bien sûr, mais aussi des DVD que les grossistes du business comme le Virgin n?ont que trop rarement dans leur catalogue. On y déniche des comic novels ou des BD un peu décalées comme Persépolis à l?époque où personne encore n?en avait entendu parler, des livres en tout genre, des magazines anglo-saxons spécialisés? Tous ceux qui sont passés par là vous le diront: il n?y a pas deux endroits comme ça à Beyrouth. Même si Tony a ouvert d?autres branches, à Hamra ou à Dbayeh, avant de penser à les fermer. Depuis plusieurs années, il était rare de croiser le propriétaire des lieux dans les boutiques, Tony ayant monté une maison de production, Incognito, sorte de tremplin pour les musiciens orientaux ou les jeunes illustrateurs levantins.
Et puis voilà que la rumeur arrive, il y a plusieurs semaines de cela: Tony va bientôt mettre la clé sous la porte. Chacun a ses certitudes sur les raisons profondes de cette mort annoncée. Les finances ne suivent plus, entre gestion délicate et baisse de la fréquentation. Les acheteurs d?autrefois se font plus rares, préférant télécharger leurs mp3 sur un obscur serveur russe ou aller chez le pirate du coin pour acheter un DVD men Souria à 1000 livres plutôt que d?en débourser 30000 pour un original.
Hier soir, un message sur Facebook a mis un terme aux rumeurs que tout le monde savait malheureusement fondées: «After 13 years of active existence on the local scene, and a slow agony ? worldwide economical crisis, death of the CD, instability of the local political situation, you?ve heard it all before ? La CD-Thèque is getting ready to ?close up shop? on the 31th of January 2010. We bid you farewell and hope to see you again, somehow, somewhere.»
Soyons honnêtes deux minutes. Je fais partie de ces déserteurs, même s?il est peut-être naïf de croire qu?un business s?écroule à cause des seuls déserteurs. Mais c?est aussi une réalité: ces trois dernières années, je ne suis passé chez Tony que trop rarement, juste pour voir si tel ou tel groupe libanais avait sorti un album. Pas suffisant pour faire tourner une affaire en cette fin de décennie. Alors oui, Tony, d?une certaine manière, je me sens un peu responsable de ce qui se passe, je m?en veux. Et aujourd?hui, je ne dois pas être le seul.














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